Marseille : l’éclatant succès du Centre LGBTQIA+

Luc Biecq

Ouvert le 9 décembre 2023, il vient de fêter ses deux ans d’existence ! Le Centre marseillais, dans la deuxième ville de France qui a largement rattrapé son retard, affiche nombre de propositions aussi imaginatives qu’engagées et même souvent surprenantes. Camille Dutta Gupta, coprésident.e, dresse un premier bilan enthousiaste, confirmé par des chiffres de fréquentation qui démontrent combien la communauté s’est emparé du lieu.

Vous souvenez-vous du jour de l’ouverture du centre, était-ce une joie, un soulagement après des années de travail de préfiguration ?
C’était énorme, une inauguration en présence de la ministre de l’époque Bérangère Couillard, ministre déléguée chargée de l’Égalité entre les femmes et les hommes et de la lutte contre les discriminations. Elle s’était déplacée, ce qui n’est pas toujours le cas, il y avait un fort soutien institutionnel. C’était à la fois énormément de joie, de soulagement mais aussi de pression. Les locaux n’étaient pas encore ouverts et nous espérions que tout le monde allait s’approprier le Centre. Nous avons dès le départ choisi de ne pas être une fédération d’associations mais de mettre les Marseillais et Marseillaises au centre du Centre LGBTQIA+.

Marseille a parfois connu quelques conflits entre associations…Comment s’est passé la mise en place, la définition même du projet ? 
Il y a eu des tensions autour de l’Euro Pride en 2013, au moment où Marseille était capitale européenne de la culture. Une association, le collectif Idem, a remis tout le monde autour de la table, les assos et les collectifs queer de Marseille, pour se retrouver et avancer ensemble. Le département a proposé un projet de base qui devait rassembler à la fois les luttes antiracistes, les droits des femmes et les personnes LGBT. Il existe aujourd’hui, c’est très bien d’ailleurs, c’est la Maison départementale de lutte contre les discriminations, mais ça ne répondait pas complètement à nos enjeux en termes de Centre LGBT. Et puis, nous avons bénéficié d’un fonds exceptionnel de dotation de la part de l’Etat qui a entraîné les collectivités. Ça a été une période très intense de travail pour définir les bases du projet et faire un diagnostic de territoire. Compte tenu de ce qui existait, on a axé nos missions sur les thèmes vulnérabilité, précarité, santé, sur le côté social.
Les locaux sont situés dans le centre de la ville, non loin du Vieux Port, était-ce une de vos demandes ou est-ce un coup de chance ? 
C’est un peu les deux. Nous avions demandé des locaux municipaux et il n’y en avait pas : finalement, on est très contents d’être indépendants, locataires de trois locaux adjacents. Comme on a un pôle santé social, la confidentialité est très importante, les gens n’ont pas à traverser des quartiers où ils risquent de rencontrer des personnes qu’ils connaissent pour aller à un rendez-vous de dépistage ou à un groupe de parole. Ces locaux-là avaient été investis en 2013 pour Marseille Capitale Européenne de la culture, puis libérés, il y avait beaucoup de disponibilités.
 
Sur le site de la mairie de Marseille, on peut lire qu’il s’agit d’un espace multiple, en trois pôles : 1 espace bar, 1 local associatif et 1 espace santé social. C’est donc si grand que ça ?
Oui, c’est très grand, trois espaces qui ne communiquent pas entre eux, c’est bien balisé. On savait qu’il fallait de l’espace et ici, il n’y avait rien d’aussi structuré. C’est un lieu repaire, fédérateur, refuge qui justement manquait aux collectifs existants. Et nous pourrions en remplir trois de plus !

Marseille a connu récemment la fermeture d’un bar lesbien mythique, Aux 3G. La ville et ses alentours avaient donc besoin d’un bar ? 
Je ne fais pas partie de la génération 3G mais je pense vraiment qu’il y avait besoin d’un lieu pour que les personnes queer se retrouvent plus librement. Le bar du Centre est ouvert à tout le monde, on avait vraiment besoin d’un lieu à la fois espace culturel, avec tous les mois, des expos d’artistes queer marseillais et marseillaises, des performances et convivial. On ferme à 23h donc ce n’est pas un bar où tu viens faire la fête jusqu’au bout de la nuit. Comme énormément de personnes queer sont isolées, on retrouve la dynamique sociale autour de laquelle on a construit tout le Centre. Le bar permet par exemple d’accueillir quelqu’un en très grande détresse à qui on propose un petit café pour pouvoir nouer la conversation. Il y a beaucoup de personnes âgées qui ont perdu leurs amis pendant l’épidémie de sida et qui ont envie de boire une bière et de rencontrer des gens. Les anciennes du 3G viennent beaucoup aux soirées karaoké. C’est l’occasion de faire communauté et il est rempli !

En regardant votre programmation, vous mixez réduction des risques et santé sexuelle, pratiques artistiques, convivialité, soutien… Quel domaine prédomine ?
Le social guide tout. Par exemple, pour la programmation culturelle et les autres activités, on veut être accessibles à toustes donc tout est soit gratuit soit à prix libre. Même les dimanches sur le thème du bien-être où on propose des massages, des ateliers piercings...

Vous accueillez des ateliers de shibari, de la danse en talon, de l’auto-formation aux traitements hormonaux pour personne trans. Qui décide de la programmation, sûrement l’une des plus variées du pays ? 
On a un groupe de travail programmation, ce sont les bénévoles qui choisissent de s’investir et de réfléchir à un sujet, ainsi qu’un salarié à mi-temps, qui y travaille. Nous, on va tout coordonner, les clés, les créneaux, la logistique mais 75% des événements sont initiés par des personnes, des collectifs ou des associations.
 
Que souhaitez-vous développer dans l’année à venir, avez-vous détecté un besoin où, à Marseille, il y a un manque de propositions ?
Oui bien sûr : nous « creusons » les actions spécifiques pour les très jeunes et pour les plus âgés. Pour les plus jeunes, nous proposons un créneau pour les mineurs trans. Ils font des jeux de société, c’est de la socialisation plus qu’un groupe de parole, pour se rencontrer, ne pas être isolé.e dans sa transition. Avec l’Association des parents gays et lesbiens et Les joyeuses mères, une association de familles monoparentales, nous proposons une boum des enfants. Un groupe de travail planche sur des propositions destinées aux seniors. Nous aimerions aussi être plus présents dans des quartiers nord, est, sud de Marseille avec les acteurs locaux, si nous en avons les ressources, dans un contexte de baisse de subventions.

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Le centre LGBTQIA+ de Marseille en chiffre :
21 656  participants enregistrées sur l’ensemble des activités du Centre
1 227  activités organisées en 2025 soit +26,2 % comparé à 2024
581  permanences santé et sociales
132  nuitées d’hébergement d’urgence
476  bénévoles engagés
Plus d’infos sur www.centrelgbtqiamarseille.org.

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