Culte : The rocky horror picture show, libératoire et transgressif

Agenda Q

Et si la plus grande révolution sexuelle du XXe siècle n’avait pas eu lieu dans la rue, mais dans un vieux manoir gothique en celluloïd, au rythme d’un glam-rock endiablé et sous les talons aiguilles d’un savant fou pansexuel ? Cinquante ans après sa sortie, retour sur les codes résolument subversifs du chef-d’œuvre de Jim Sharman.

Oubliez Mai 68, Woodstock et les manifestes théoriques sur la déconstruction des genres. En 1975, la véritable déflagration conceptuelle s’appelle The Rocky Horror Picture Show. Lorsque le film s’ouvre sur une paire de lèvres écarlates flottant sur un fond noir, entonnant une ode nostalgique à la science-fiction des séries B, le spectateur non averti pense assister à une simple parodie potache. Erreur historique. Ce que Jim Sharman orchestre, avec la complicité géniale de Richard O’Brien, est un plasticage en règle de l’hétéronormativité triomphante, une messe païenne et festive où l’homosexualité, le travestissement, la bisexualité et la fluidité de genre cessent d’être des pathologies ou des motifs de pitié pour devenir le sommet absolu du cool, du désirable et du sacré.
À une époque où le cinéma grand public cantonne encore les minorités sexuelles à des destins tragiques — suicides feutrés, tueurs psychotiques ou silhouettes ridicules —, Rocky Horror opère un retournement de stigmate d’une violence inouïe, mais enrobé de paillettes, de cuir et de rock ‘n’ roll. À travers une relecture subversive des mythes d’Hollywood et de Frankenstein, le film infiltre les salles de cinéma pour y implanter une esthétique ouvertement « camp », transformant le placard en un château de délices où la norme bourgeoise vient joyeusement se faire corrompre.

L’underground UK assaille Hollywood

Pour comprendre la genèse de ce cataclysme culturel, il faut replonger dans l’effervescence de la scène théâtrale alternative de Londres au début des années 1970. Richard O’Brien, acteur et auteur sans le sou, nourri de bandes dessinées, de cinéma de genre et de glam-rock naissant, écrit une petite comédie musicale intitulée The Rocky Horror Show. Montée dans la minuscule salle du Royal Court Theatre Upstair sous la direction du metteur en scène australien Jim Sharman, la pièce devient immédiatement un phénomène underground. C’est un espace de liberté absolue où s’engouffrent les marginaux de l’époque.
L’adaptation cinématographique en 1975 par la 20th Century Fox conserve cette essence profondément théâtrale et alternative. Le film ne se contente pas de raconter une histoire ; il transpose à l’écran l’énergie brute, sexuelle et sans tabou de la scène queer britannique. Jim Sharman insuffle au projet une rigueur formelle qui sublime le kitsch et le pastiche. Comme le souligne l’analyse fine de la Cinémathèque Française, le film s’impose comme une œuvre charnière qui recycle la culture pop pour en faire une arme de subversion de masse. En opposant le couple de banlieusards ultra-normatifs, Brad Majors et Janet Weiss, à la cour baroque de Frank-N-Furter, Sharman ne fait pas qu’opposer le puritanisme à la liberté : il met en scène l’effondrement programmé de l’Amérique de l’immédiat après-guerre face aux assauts de la libération sexuelle.

La souveraineté queer

L’épicentre de cette révolution esthétique et sexuelle a un nom : Dr. Frank-N-Furter. Interprété avec un charisme insolent et une théâtralité magnétique par Tim Curry, ce personnage de « sweet transvestite from Transexual, Transylvania » dynamite instantanément toutes les catégories de genre connues. Frank-N-Furter n’est ni un homme manqué, ni une femme déguisée. Il est une créature d’un troisième type, une entité hyper-sexualisée qui assume une masculinité agressive — torse velu, carrure athlétique — tout en arborant les attributs les plus fétichistes de la féminité : guêpière en dentelle noire, bas résille, maquillage outrancier et talons aiguilles.
Ce jeu permanent sur le monde homo et homoérotique se déploie sans aucun complexe. Frank-N-Furter n’a pas de préférence exclusive, il incarne le désir polymorphe et pansexuel. Le décryptage du film révèle une utilisation systématique de l’imagerie fétichiste et de la culture cuir qui florissait alors dans l’underground de New York et de Londres. Les gants en caoutchouc noir qu’il claque avec sadisme, les poses lascives, les regards caméra appuyés : tout concourt à imposer un érotisme déviant au centre du cadre. Dans son essai de recherche sur le travail de Jim Sharman, la chercheuse Kimberly Lila note que le cinéaste réussit le tour de force de rendre ce personnage non seulement central, mais profondément séduisant, renversant le trop classique du monstre hollywoodien. Frank-N-Furter est le maître du jeu, le monarque absolu d’un domaine où la liberté sexuelle est la seule loi constitutionnelle.

Un jeu subversif jeu 

Le point de bascule thématique et moral du film réside dans la double séquence nocturne de séduction. Successivement, Frank-N-Furter s’introduit dans les chambres de Janet puis de Brad en se faisant passer, sous le couvert de l’obscurité, pour l’autre partenaire. Ce qui commence comme un quiproquo vaudevillesque se transforme en une double initiation sexuelle d’une audace inouïe pour 1975. Si la défloration de Janet (Susan Sarandon) par le savant fou s’inscrit encore dans une certaine tradition de la libération sexuelle hétérosexuelle, la scène de séduction de Brad (Barry Bostwick) touche au cœur même des codes crypto-gays du film. Brad Majors représente l’archétype de l’homme américain blanc, hétérosexuel, rationnel, coincé et patriarcal. Sa reddition face aux charmes de Frank-N-Furter est totale. La caméra de Sharman capte avec une ironie jubilatoire le passage de la résistance outragée de Brad à son abandon voluptueux. « You alternative... » balbutie Brad, avant de céder au baiser passionné de Frank. Ce moment précis valide l'homoérotisme non pas comme une anomalie périphérique, mais comme une force de proposition capable de subvertir la citadelle la plus austère de la masculinité hétéronormative. À travers cette double trahison consentie, le film démontre que les barrières de l’orientation sexuelle ne sont que des constructions sociales fragiles qui volent en éclats dès lors qu’on ose s’affranchir du regard des autres.

Le mâle idéal 

La création de la créature, Rocky Horror (Peter Hinwood), est une autre clé de voûte de cette lecture crypto-gay. Contrairement au monstre de Frankenstein originel, pièce rapportée de cadavres hideux, le monstre de Frank-N-Furter est un fantasme vivant. Blond, bodybuildé, vêtu d’un simple slip doré fétichiste, Rocky est l’incarnation pure du désir homoérotique tel qu’il a été théorisé et magnifié par des artistes comme Tom of Finland ou les photographes de magazines de culture physique des décennies précédentes. Il est le « boy-toy » ultime, créé par un homme, pour le plaisir des yeux des hommes (et des femmes).
Le film assume ici pleinement l’esthétique du « Camp » théorisée par Susan Sontag : l’amour de l’exagération, de l’artifice, du théâtral au détriment du naturel. Le corps de Rocky est fétichisé à l’extrême, badigeonné d’huile, exposé sous les projecteurs du laboratoire. Cette mise en scène renverse le « male gaze » traditionnel d’Hollywood. Ce n’est plus le corps féminin qui est offert à la consommation visuelle du spectateur masculin hétérosexuel ; c’est le corps d’un homme sculptural qui devient l’objet de toutes les convoitises, célébré par les chants extatiques de son créateur. L’underground s’empare des codes du culturisme pour en faire un manifeste plastique homocentré, joyeux et sans la moindre culpabilité.

Éloge de la liberté et du genre

S’il ne fallait retenir qu’une réplique, un hymne, un mantra de cette épopée psychédélique, ce serait sans conteste le célèbre : « Don’t dream it, be it » (Ne le rêve pas, sois-le). Prononcée et chantée lors de la scène d’anthologie du « Floor Show » — où tous les personnages principaux se retrouvent en guêpières et maquillage similaire dans une piscine —, cette phrase transcende le cadre du simple divertissement pour devenir le mot d’ordre de toute une communauté en quête d’émancipation.
Ce moment de pure folie alternative met en scène la dissolution finale des genres. Brad, Janet, Rocky et Columbia, tous alignés, adoptent les mêmes codes vestimentaires et chorégraphiques transgressifs. C’est la communion universelle dans le queer. La fluidité n’est plus une performance individuelle, elle devient collective. Le film proclame que l’identité de genre et l’orientation sexuelle ne sont pas des essences figées à la naissance, mais des territoires d’expérimentation artistique et existentielle. En incitant ses spectateurs à matérialiser leurs désirs les plus secrets plutôt qu’à les refouler dans les limbes de l’inconscient, The Rocky Horror Picture Show signe un véritable traité de libération politique et psychologique.
Ce message résonne d’autant plus fort que le film a généré, dès la fin des années 1970, un phénomène de dévotion unique dans l’histoire du septième art : les séances de minuit (Midnight Movies). Partout dans le monde, et notamment au cinéma Studio Galande à Paris, les spectateurs s’emparent de l’écran, se déguisent, rejouent les scènes en direct, s’interpellent et projettent de l’eau ou du riz. Cette participation active du public prolonge le rituel initiatique du film. Le cinéma devient un sanctuaire, un club social underground où les adolescents en rupture de ban, les homosexuels placardisés et les esprits libres viennent trouver une famille d’adoption. Comme l’analyse un passionnant podcast de France Culture, le phénomène de participation du public transforme la projection en une performance queer vivante, abolissant la frontière entre l’écran et la réalité.

 

L’héritage immortel  d’une révolution en talons aiguilles

En conclusion, The Rocky Horror Picture Show de Jim Sharman reste, plus de cinquante ans après sa sortie, une anomalie magnifique, un chef-d’œuvre indépassable du cinéma transgressif. En s’appropriant les codes secrets, l’humour ravageur et l’esthétique camp de la culture crypto-gay pour les propulser à la face du monde, le film a ouvert des brèches monumentales dans lesquelles se sont engouffrées des générations d’artistes, de David Bowie à Lady Gaga, en passant par le mouvement punk et la culture drag contemporaine.
Loin d’être un simple objet de nostalgie pop, il demeure un brûlot d’une actualité brûlante à une époque où les débats sur le genre, la transidentité et les droits LGBTQIA+ agitent plus que jamais nos sociétés. En nous rappelant avec fracas et dérision que la vie est trop courte pour être vécue dans le placard de la conformité, Frank-N-Furter et sa bande continuent de faire tressaillir les puritains de tous bords. Alors, face aux vents mauvais du conformisme de retour, une seule issue thérapeutique s’impose : enfiler ses plus beaux bas résille, monter le son, et appliquer à la lettre la leçon de Jim Sharman. Don’t dream it, be it.

 

Lire aussi Culte : L’Homme blessé

Partager:
PUB
PUB